architecture / installation 2

Publié le par Yan Chevallier

architecture/installation 1


Hejduk/Nauman


l'apport fondamental de John Hejduk


   En 1969, à l'occasion d'un symposium de la Conférence des Architectes pour l'étude de l'environnement (CASE), le Museum of Modern Art de New York organisa une exposition de cinq architectes peu connus : Peter Eisenman, Michael Graves, Charles Gwathmey, John Hejduk et Richard Meier3. Si Gwathmey et Meier restèrent partie prenante du mouvement moderne, et si Graves s'affilia au mouvement post-moderne, la trajectoire de Hejduk et Eisenman, considérés comme les théoriciens du groupe, fut différente.

   John Hejduk cherche à se libérer absolument du fonctionnalisme. Il puise ses premières inspirations dans l'abstraction du mouvement De Stijl pour réaliser ses « diamond houses » dans lesquelles il décale de 45 degrés les murs par rapport au tracé des dalles d'étage. « Les mystères du central/périphérique- frontal-oblique-concave-convexe,...les arguments de l'espace bidimensionnel et unidimensionnel, ...les idées de configurations, le statique et le dynamique : tout commence à prendre la forme d'un vocabulaire »4. Hejduk joue sans a priori sans but ni contrainte avec ce qui devient une pure syntaxe architecturale. Pour lui, l'architecture est un langage. Ainsi, l'intérêt de la pratique architecturale se déplace de l'oeuvre achevée, le bâtiment, vers la recherche créative, la démarche de l'architecte. De là, le très petit nombre de bâtiments construits par John Hejduk qui préféra s'exprimer par l'enseignement, le livre ou le projet de concours.

   Il élabore peu à peu la théorie des masques5 : Se mettant en retrait de la société, l'architecte-voyeur dissimulé crée des scénario programmatiques, des fictions narratives aux propositions surréalistes et parfois cruelles. Pour Daniel Libeskind, John Hejduk place l'architecture dans la condition humaine plus que dans un lieu physique6. Ainsi dans le projet de maison pour l'habitant qui refusait de participer, Hejduk imagine un logement composé de douze cellules abritant chacune un élément fonctionnel (évier, réfrigérateur, lit, douche...), sauf la septième qui est vide. Face à cette dernière, sur une tour de pierre à l'opposé de la place, est accroché un miroir dans lequel se reflète l'image de l'habitant lorsqu'il occupe la cellule vide. N'importe qui peut grimper à la tour pour observer l'habitant à travers le miroir sans tain, au seul risque de se faire enfermer par une tierce personne. On a là une mise en abîme maligne et infinie du regard prisonnier de deux miroirs se faisant face7.

   Lorsque la ville de Berlin lance un concours pour aménager un nouveau quartier, John Hejduk propose le masque de Berlin, zone ceinte d'une haie comportant un labyrinthe des tours (de guet, de réception, des clochers), des théâtres, un marché aux livres, une échoppe pour un marchand de billets de loterie, des logements spécifiques pour l'habitant le plus âgé, pour le surveillant et le conciliateur et surtout des unités d'habitat individuel sur roue attribués par tirage au sort à un homme et une femme et déplaçable dans n'importe quel endroit de la ville à tout moment. Ce projet fut lauréat du concours mais ne fut pas réalisé. Il fait bien sûr penser à une nouvelle de Jorge Luis Borges, mais on songe aussi à l'oeuvre de Samuel Beckett8.


Bruce Nauman : quand l'installation rejoint l'architecture


   L'histoire de l'installation en tant que pratique artistique n'a pas été encore menée. Florence de mèredieu9 voit dans la mise en scène des Nymphéas de Claude Monet la première installation. Dans les faits, c'est dans les années soixante qu'apparaît vraiment l'intérêt des artistes pour l'espace réel de l'exposition puis de la vie.

   L'oeuvre de John Hejduk entre en résonnance avec celle de Bruce Nauman par plus d'un point. Comme Hejduk, Nauman fait de Samuel Beckett une référence importante de son oeuvre10. Et Bruce Nauman est un des grands explorateurs de la notion d'espace. Le courant minimaliste, dont est issu Nauman, est l'un des premiers à envisager le problème de la liaison dans l'espace réel des oeuvres et des spectateurs. Dès 1966, Nauman explore l'espace de son atelier par le biais de performances filmées. Enfin, il cesse d'expérimenter l'espace lui-même, il se met en retrait comme Hejduk et réalise à partir de 1969 des installations dans lesquelles il manipule le visiteur, des tunnels d'abord.

   Dans double cloison étroite de 1971, il réalise un long corridor au milieu de l'espace d'exposition. Laissé un peu inachevé à l'extérieur, le couloir est orné de miroirs ét éclairé de néons. Le spectateur y entre mais l'étroitesse de l'espace, la vivacité de la lumière, la monotonie du spectacle (on ne voit que soi dans le miroir) le fait bientôt sortir. L'expérience de l'espace va de pair ici avec le conditionnement, la frustration et l'absurdité.

   Dès 1972, Nauman crée des dispositifs architecturaux, tel Yellow room. De l'extérieur, nous voyons une pièce qui nous semble orthogonale, éclairée de néons jaunes chatoyants. L'entrée dans le dispositif crée un malaise. La pièce est triangulaire, avec des angles aigus, elle est vide et sa lumière est en fait aveuglante. Là encore, l'expérience de l'espace crée un malaise.    

   L'oeuvre de Bruce Nauman suit un chemin et aborde des problèmes similaires à ceux soulevés par John Hejduk. Comme lui, ils sont un jalon dans une nouvelle manière qu'ont les architectes d'appréhender l'espace.


3 Peter Gössel et Gabriele Leuthäuser, l'architecture du XXe siècle t. 2, éditions Taschen, 2005, p. 407.

4 John Hejduk, cité dans Peter Gössel et Gabriele Leuthäuser, l'architecture du XXe siècle t. 2, éditions Taschen,

2005, p. 410.

5 John Hejduk, Mask of Medusa, Rizzoli, New York, 1985.

6 Daniel Libeskind, préface à Mask of Medusa, Rizzoli, New York, 1985.

7 Alain Farel, Architecture et complexité, éditions Parenthèses, Marseille, 1991-2008, p. 142

8 Alain Farel, Architecture et complexité, éditions Parenthèses, Marseille, 1991-2008, p. 144.

9 Florence de Mèredieu, histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne et contemporain, Larousse, 2008, p.

598.

10Une de ses vidéos datée de 1968 s'appelle Slow angle walk (Beckett walk).

 

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