architecture / installation 3

Publié le par Yan Chevallier

architecture/installation 2

le moment déconstructiviste

Peter Eisenman et la déconstruction

   Peter Eisenman a le même point de départ que Hejduk mais son cheminement sera différent. Utilisant lui aussi la technique du jeu architectural, il agence et réagence sans cesse les éléments du vocabulaire moderne, jusqu'à leur faire perdre toute pertinence. Ce faisant, il accepte la complexité, voire la difficulté d'habiter qui résulte de ses combinaisons. Ainsi, dans le projet House III, il superpose deux trame orthogonales, l'une étant décalée de 45°. Certaines pièces se retrouvent sans accès, des portes ne peuvent pas s'ouvrir ou s'imbriquent. Dans la très belle House VI, il interroge les notions de plein, de vide, d'intérieur, d'extérieur, de haut, de bas, de légèreté et de pesanteur. Peu à peu, il se rend compte que sa pratique permet de mettre à jour les pseudo-évidences de l'architecture (l'angle droit, le pilier portant, la notion de mur, de sol...), tous les préjugés impensés de sa discipline. En bref, il dé-construit l'architecture. Cette démarche devient une évidence quand, à l'occasion du concours pour l'aménagement des anciens abattoirs de la Villette, à Paris, il s'associe au philosophe Jacques Derrida dont le travail s'était attaché à déconstruire le langage, la littérature, la science et la philosophie. Leur projet ne sera finalement pas retenu, mais il faut noter que le projet du lauréat Bernard Tschumi utilisait lui-aussi une technique de déconstruction, séparant les surfaces (la structure du terrain), les points (les folies, petits bâtiments rouges répartis sur une trame orthogonale) et les lignes (les circulations). Le mouvement acquiert une visibilité internationale à l'occasion de l'exposition Architecture déconstructiviste, organisée par Philip Johnson et Mark Wigley au Museum of Modern Art en 1988. On retrouve autour de Peter Eisenman, Frank Gehry, Daniel Libeskind, Zaha Hadid, Bernard Tschumi et Rem Koolhaas. On doit ajouter à cette liste le collectif d'architectes viennois Coop Himmelb(l)au. Ces architectes ne sont pas réunis autour d'un projet, d'un programme structuré. Les organisateurs de l'exposition ont simplement cherché, en rassemblant des personnalités représentatives, à mettre en valeur certaines évolutions qui leur semblaient intéressantes.


Les caractéristiques de l'architecture de la déconstruction


   On peut caractériser les principaux points de rencontre théoriques des architectes de la déconstruction. Leur but est que l'architecture rompe avec la primauté de la fonction du bâtiment et avec une démarche rationaliste d'élaboration du projet. Les déconstructivistes revendiquent une posture artistique, beaucoup plus que technicienne ou sociologique. Un point essentiel, qui les attire vers les pratiques et les références de l'art contemporain, est le souci de la liberté de création. Ce souci pousse à une certaine intransigeance et une difficulté certaine à recueillir des commandes. Cela fait que presque tous les grands architectes déconstructivistes ont eu une longue pratique de l'enseignement et de la recherche théorique avant de commencer à construire vraiment. Daniel Libeskind enseigna près de vingt ans avant de se faire connaître avec le musée juif de Berlin. Zaha Hadid enseigna elle dix ans. Comme on l'a déjà vu avec John Hejduk, dont le parcours se maintint à l'écart du mouvement, les esquisses, les projets fictifs deviennent les nouveaux territoires d'expression de l'architecte.

   Pour aller au delà encore, rompre plus avec le rationalisme et amplifier l'assimilation au milieu artistique, nombre d'architectes déconstructivistes ont une pratique gestuelle originale. Après une gros travail de conceptualisation, les membres du groupe Coop Himmelb(l)au réalisent leur premier crayonné les yeux bandés. Et c'est ce document initial qui servira de base aux prises de mesure ultérieures. Il arrive à Zaha Hadid d'avoir une étape de pliage, voire de froissement de papier pour accroître le degré de complexité de l'élaboration de son projet. Frank Gehry élabore la forme de ses bâtiments en travaillant à la main de petites sculptures qui seront très précisément numérisées.

   L'utilisation de l'outil informatique n'est pas un élément annexe de la démarche créatrice des déconstructivistes. Une approche médiologique de l'architecture montrerait certainement l'importance des outils mis à disposition des architectes. Le primauté de la ligne et de l'angle droit chez les modernes tient aussi sans doute à la table à dessin utilisée dans les ateliers. L'apparition d'outils informatiques très performants à la fin des années quatre-vingt est un élément non négligeable dans la libération du geste créateur de l'architecte et dans la capacité à modéliser, donc à construire des formes complexes. A ce moment, l'architecture devient aussi un art numérique et la notion de virtualité apparaissait comme particulièrement en adéquation avec les préoccupations des tenants de la déconstruction.

   Ainsi s'élabore un langage plastique particulier. La notion de toit et de mur disparaissent derrière une structure indifférenciée. La technique de construction se présente comme apparemment incohérente, les matériaux sont utilisés à contre-emploi dans un joyeux bric-à-brac. Les oeuvres déconstructivistes ne sont pas exemptes de références . Celles-ci, qui ne sont pas déterminantes, sont à puiser dans les années vingt. Le nom déconstructiviste indique une parenté avec le mouvement constructiviste russe. On pense ici notamment au pavillon soviétique présenté par Konstantin Melnikov lors de l'exposition des Arts Décoratifs de Paris en 192511. On citera aussi le mouvement De Stijl, ainsi que l'expressionnisme allemand.

   La déconstruction de la notion d'espace est une donnée qui a beaucoup intéressé les chorégraphes qui travaillent sur le même matériau. Après avoir créé à partir de l'oeuvre de Le Corbusier et avec Dominique Perrault, le directeur du ballet national de Marseille Frédéric Flamand entame une collaboration avec Zaha Hadid, collaboration qui débouchera sur le spectacle Métapolis créé en 2000 et repris en 2006. L'architecte anglo-irakienne réalise pour l'occasion quatre pont mobiles aux formes dynamiques qui vont interagir avec les danseurs12. Lorsqu'elle prépare Körper, la chorégraphe allemande Sasha Waltz travaille six semaines dans le Musée Juif de Berlin. « Nous avons expérimenté les corps des danseurs dans l'espace, dit-elle, ce qui propage une énergie fortement émotionnelle »13.

   Du fait de leur difficulté d'appropriation, les oeuvres les plus représentatives de ce courant sont des institutions culturelles, des musées, des espaces d'exposition ou des monuments commémoratifs, tous programmes ou la part de subjectivité du créateur trouve plus qu'ailleurs le moyen de s'exprimer. Cependant, même dans ce contexte plus permissif, les créations déconstructivistes entrent en conflit avec le problème, puisque cela en devient un, de la fonction. Un aspect tout à fait nouveau des réalisations déconstructivistes est leur capacité à se suffire à elles-mêmes. Nombre de personnes se rendent à Bilbao (j'en ai fait personnellement l'expérience) sans se demander quelle est l'exposition en cours au musée Guggenheim. Ainsi, on vient voir le musée et non plus ce qu'il y a dans le musée. De la même manière, la caserne des pompiers de l'usine Vitra de Weil-am-Rhein (Allemagne) construite par Zaha Hadid, a rapidement été rejetée par ses destinataires, qui ont exigé, et obtenu, qu'on leur construise un local plus fonctionnel. La caserne se visite aujourd'hui pour elle-même : elle constitue l'acmé de la visite de l'usine Vitra qui se présente comme un musée de l'architecture de ces trente dernières années. Enfin, le Musée Juif de Berlin de Daniel Libeskind s'est révélé lui aussi très peu approprié à son programme initial : l'exposition de documents illustrant la vie des communautés juives d'Allemagne au XXe siècle. Devant les difficultés d'accrochage, l'architecte a obtenu que pendant presque trois ans son bâtiment soit visitable, bien que vide. Finalement, l'administration de Berlin a repris le contrôle du bâtiment, installant cimaises et vitrines, dénaturant au passage l'oeuvre de Libeskind. Cette capacité à produire une architecture qui vaut pour elle-même est un élément essentiel d'appréciation des intentions des architectes déconstructivistes. Jamais par le passé l'architecture ne s'était autant approchée de la pratique artistique. A tel point qu'on peut se demander ce qui distingue ces oeuvres d'installations proprement artistiques


le cas particulier du musée Guggenheim de Bilbao


   Il nous faut d'abord faire un sort à l'oeuvre qui apparaît comme la plus emblématique : le musée Guggenheim construit à Bilbao par Frank O. Gehry14 entre 1991 et 1997. S'il utilise des matériaux innovants et travaille aussi à briser la structure traditionnelle que l'on attribue à un bâtiment, parvenant à faire perdre la conscience et le souci d'identifier un toit ou un mur, d'être dedans ou dehors, il ne peut être érigé en exemple pertinent pour au moins deux raisons. D'abord, les liens de la forme extérieure avec une sculpture sont par trop affirmés. La technique de frank gehry, qui passe par le modelage de maquettes n'est certainement pas étranger à ce résultat. Ce n'est pas forcément un défaut en soi, le musée étant devenu le symbole de Bilbao, et se situant dans la lignée de la tour Eiffel, de l'Empire State Building ou de l'opéra de sydney. Cependant, cela se fait au détriment d'un programme proprement architectural. L'aspect très convenu, traditionnel, des espaces d'expositions renforce cette impression. Comme souvent chez frank Gehry, le projet déconstructiviste n'est pas mené à terme.

11

12 Frédéric Flamand, Giovanni Lista et Bernard Degroote, Brochure du spectacle Métapolis 2, éd. Ballet National

de Marseille, 2006.

13 Muriel Steinmetz, « Sasha Waltz est amoureuse de ses danseurs », entretien publié dans l'Humanité, 2 mai

2001.

14Naomi Stungo, Frank Gehry, Carlton books, London, 1999



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