architecture / installation 5

Publié le par Yan Chevallier

architecture/installation 4


une redéfinition de l'architecture


redéfinition


   La confrontation des oeuvres déconstructivistes avec les installations d'artistes dans les années quatre vingt-dix montre sans équivoque que l'architecture n'est plus la seule discipline à travailler l'espace interne. La définition de Zevi est devenue caduque. La discipline architecturale doit donc se redéfinir pour garder sa spécificité. Rejetée de l'espace interne, elle garde la ressource d'utiliser son rapport à l'espace externe, qu'elle partage avec la sculpture. Prise entre deux feux, elle se réfugie dans l'entre-deux, dans la relation entre intérieur et extérieur. A vrai dire, cette vision théorique de l'architecture n'est pas nouvelle. Elle avait déjà été mise en avant par le grand architecte américain Frank Lloyd Wright dès le début du XXe siècle16. Quand il définit l'architecture qu'il appelle organique, Wright énonce que la fonction principale du bâtiment est toujours de faire le lien entre l'Homme abrité dans l'espace interne et l'environnement extérieur, c'est à dire pour Wright, essentiellement la Nature. C'est dans le lien organique entre Homme et Nature que le maître américain voit la pleine réalisation des potentialités de l'architecture. Wright n'a cessé de promouvoir en vain cette posture théorique contre le triomphe de l'architecture moderne. C'est dans les créations spécifiques des architectes du tournant du siècle que va se révéler un retour implicite de la définition de Frank Lloyd Wright. De manière intuitive, elle est remise en avant par la génération montante d'architectes, qui vont décliner chacune de ses conséquences.


le problème de la surface


   Une des thématiques les plus souvent traitées actuellement par les architecte est celle de la peau, de la surface du bâtiment. C'est notamment une des constantes de l'oeuvre de Jacques Herzog et Pierre de Meuron, deux architectes suisses connus notamment pour avoir mené à bien la restructuration de la Tate Modern de Londres. Ainsi quand l'architecte japonais Shuhei Endo réalise en 1998 à Singu-Cho (Japon) Springtecture H, un programme de lavabos et toilettes pour deux écoles17, il utilise une enveloppe continue de tôle ondulée qui s'enroule en spirale autour des espaces intérieurs. Cette structure sert tout à la fois de mur et de toit et unifie tous les espaces en un seul ensemble. L'architecture n'est plus qu'enveloppe. Ce souci de montrer l'unité structurelle du bâtiment et d'affirmer que tous les éléments ne font qu'un se retrouvent dans le projet de Maison Möbius, développé entre 1993 et 1997 par le collectif UNStudio (Ben van Berkel & Bos) à Het Gooi (Pays-Bas)18. Ici c'est la forme fascinante de l'anneau de Möbius, un anneau souple replié sur lui -même qui fournit le message d'unité structurelle : il n'y a plus d'étages, plus de sol ni de toit puisque tout se résoud en une même surface, un même bord, un même espace interne.

   L'architecte japonais Shigeru Ban travaille la notion d'enveloppe et de peau d'une manière particulièrement subtile. Il est d'abord connu pour avoir mis au point, pour le compte du Haut Commissariat aux Réfugiés de l'ONU un prototype de maison à structure en carton. Dénommées Paper Log houses, elles ont notamment servi lors du tremblement de terre de Kobé en 1995. La tension créée entre le matériau, réputé peu résistant et sa fonction portante est ici intéressante. L'utilisation du carton est aussi une caractéristique d'une autre de ses réalisations, la Paper house située à Yamanaka et construite entre 1993 et 1995. Là, la paroi de tubes de carton s'enroule au centre de la maison délimitant les espaces à vivre et les séparant des espaces intimes qui eux donnent sur l'extérieur vitré. La limite de l'espace habité devient indiscernable ? Enfin, la Curtain Wall house construite à Tokyo en 1995 voit son mur extérieur se limiter à un gigantesque voilage blanc que l'on peut à sa guise ouvrir ou fermer. Chez Shigeru Ban, le bâtiment n'est plus délimité, son enveloppe devient fragile, molle, impalpable, et pourtant c'est cette limite qui donne sa spécificité à l'oeuvre19. Allant un peu dans le même sens, les architectes Diller & Scofidio réalisent à l'occasion de l'exposition suisse d'architecture de l'an 2000 le blur building installé sur le lac de Neuchâtel à la hauteur de la ville d'Yverdon. Le bâtiment est une lentille accessible par un ponton et servant de débit de boisson (on y sert de l'eau minérale uniquement). Un dispositif vaporise en permanence un épais nuage de vapeur autour du bâtiment, lui donnant une allure d'une extrême légèreté et dont la forme semble en perpétuelle recomposition. Là encore, c'est bien d'un jeu sur la surface du bâtiment qu'il s'agit.

   L'un des projets les plus ambitieux de ces dernières années est certainement le dustyrelief B-mu de Stéphane Roche, principal animateur de l'agence R&Sie20. Le musée d'art contemporain qu'il conçoit pour la ville de Bangkok depuis 2002 est recouvert d'une membrane métallique électrifiée qui attire et retient les particule de la pollution urbaine, particulièrement présente dans la capitale thaïlandaise. Ainsi, le bâtiment produit lui-même sa membrane isolante, l'amas de particule de pollution produisant une forme imprévisible et changeante. L'architecte produit une peau, une limite, et non plus une forme. Avec Stéphane Roche, nous rejoignons une autre préoccupation, celle de l'environnement.


le souci de l'environnement extérieur.


Les bâtiments ayant un souci écologique sont aujourd'hui légion. Nous nous limiterons ici à des projets initiés par des artistes, montrant ainsi les passages pratiqués entre les disciplines et l'utilisation de l'architecture comme medium le plus adapté pour aborder ces questionnements. Simone Decker construit en collaboration avec l'architecte Robert Panzer sa maison à francfort sur le Main. Reprenant la forme emblématique de la maison, elle est équipée de toutes les installations qui en font un bâtiment quasiment autonome du point de vue énergétique. Ce qui nous intéresse ici est la travail de l'artiste qui a prévu de recouvrir le bâtiment d'un patchwork de tissu qui pourra être changé au gré des saisons, révélant le souci de protéger la maison du froid et dans le même mouvement l'environnement extérieur des éventuels rejets de la maison.

   Le Carré rouge de gloria Friedman, construit à Villars Saintenoge (Côte d'Or) dans le cadre du programme des nouveaux commanditaires de la Fondation de France, est à la fois une oeuvre d'art et un logement, un gîte de vacances. Son but est de faire prendre conscience de la présence de la nature, à la fois par la vision (le carré est visible de loin et sa face opposée est intégralement vitrée et permet de voir la nature environnante) et par une habitabilité minimale : la sol est en terre battue, il n'y a pas d'eau ni d'électricité, le chauffage se fait grâce à un poële à bois. C'est un rapport perdu à notre environnement que cherche à reconstruire Gloria Friedman et le moyen qu'elle utilise pour y parvenir est l'architecture.


le souci de l'Homme


Le souci de bâtir l'espace interne à la mesure de l'homme est une des préoccupations essentielle du mouvement moderne et trouver des exemples de ce souci aujourd'hui encore nous laisse l'embarras du choix. L'agence néerlandaise Nox essaie de penser ce rapport à l'Homme de manière renouvelée. Dans le projet Son-O-house, bâtie à Son-en-Breugel (Pays-Bas) entre 2002 et 2004, la forme du bâtiment résulte de la modélisation des mouvements effectués par les habitants d'un appartement. Par ailleurs, un système de sons composés spécialement à cette intention réagit aux actions des visiteurs dans le bâtiment, créant une sorte de composition en temps réel21 C'est le mouvement propre de l'Homme dans l'espace interne qui détermine la forme même du bâtiment. Ce même mouvement est souligné par l'environnement sonore proposé par les architectes. Le bâtiment et ses usagers se fondent dans une même unité.


16Christian Norberg-Schulz, la signification dans l'architecture occidentale, Pierre Mardaga éditeur, Bruxelles,

1979, p. 348.

17Peter Gössel et Gabriele Leuthäuser, l'architecture au XXe siècle vol 2, Taschen, Köln, 2005, p. 560.

18 Nadine Labedade, « UNStudio », dans Qu'est-ce que l'architecture aujourd'hui, Beaux Arts editions, 2007,

P186 et Peter Gössel et Gabriele Leuthäuser, l'architecture au XXe siècle vol 2, Taschen, Köln, 2005, p.

548-549.

19Matilda Mc Quaid, Shigeru Ban, Phaidon, Paris, 2006. Voir aussi, Nadine Labedade, « Shigeru Ban », dans

Qu'est-ce que l'architecture aujourd'hui, Beaux Arts editions, 2007, P46-50 et Peter Gössel et Gabriele

Leuthäuser, l'architecture au XXe siècle vol 2, Taschen, Köln, 2005, p. 500-501.

20Emmanuelle Lequeux, « R&Sie », dans Qu'est-ce que l'architecture aujourd'hui, Beaux Arts editions, 2007,

P166-167.


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