architecture / installation 6

Publié le par Yan Chevallier

architecture/installation 5


l'usage de l'architecture par les artistes


   L'exploration actuelle de la notion d'espace par les artistes dans le cadre d'installation prend aujourd'hui des chemins relativement divergents. Blue, red an yellow, une installation de l'artiste belge Ann Veronica Janssens datant de 2001 plonge le spectateur dans un brouillard coloré qui lui fait perdre tout repère en effaçant les limites de l'espace clos22. Peu avant, Martin Creed avait déjà eu l'idée de plonger le visiteur dans une pièce emplie à mihauteur de ballons verts (oeuvre appartenant au FRAC Languedoc-Roussillon). On peut réunir à ce groupe le brésilien Ernesto Neto23 qui crée de vastes espaces tendus de grands voilages alourdis par des épices dans lesquels le spectateur est invité à déambuler. Pour ces artistes, l'exploration de notre rapport à l'espace n'est pas forcément angoissant ou négatif. Il peut être sensuel et ludique.

   Certains artistes proposent un travail que l'on peut véritablement qualifier d'architecture. Absalon, artiste d'origine israélienne a réalisé des cellules, habitacles immaculés ramassant dans l'espace le plus exigu possible tous les fonctions nécessaires à l'Homme. Ces cellules devaient être dispersées dans les principales villes de la planète pour accueillir l'artiste lors de ses déplacements. Le travail d'atelier van Lieshout joue pareillement sur la production d'espaces à habiter, y ajoutant une dimension de critique sociale et une forme plus proche du design. L'oeuvre de thomas hirschhorn serait sans doute à placer dans ce groupe, du fait de sa volonté de mettre en place des espaces de libre appropriation, permettant de passer la création artistique et intellectuelle. Gregor Schneider24, est un artiste allemand qui ne cesse depuis la fin des années quatre-vingt de démonter, remonter, détruire, déplacer les éléments de sa maison, la transformant en un véritable labyrinthe, réceptacle de ses angoisses, besoins et aspirations. A l'occasion, il démonte une partie de cette maison pour la remonter dans un musée. A la recherche des références, on peut penser à Jean- Pierre Raynaud. Nous ne sommes pas très loin des préoccupations de John Hejduk.

   Un troisième groupe utilise la référence architecturale dans un travail sur la mémoire, mettant à jour la capacité d'imprégnation dont jouissent les bâtiments ou se sédimentent les éléments de la vie humaine. Frank Halmans reproduit en maquettes les chambres dans lesquelles il a dormi25. Daniel Chust Peters, qui expose actuellement son travail à la galerie Iconoscope à Montpellier, reproduit, lui , son atelier. Peut-on inclure dans cette catégorie l'oeuvre d'Ilya Kabakov, restitution d'un ailleurs (il vient pour la première fois cet été d'exposer en Russie) et d'un avant.

 

   Au terme de ce panorama, le moment déconstructiviste est bien un temps fort de l'histoire de l'architecture et plus généralement de l'art de la fin du XXe siècle. Le travail des artistes sur l'espace a bien contaminé la pratique architecturale. Il a permis d'établir des points de passage entre architecture et art. De fait, l'architecture a plus été influencée qu'elle n'a influencé les autres mediums artistiques; L'architecture est aujourd'hui considéré comme un medium parmi d'autre par nombre d'artistes. C'est aussi une thématique permettant notamment d'évoquer le caractère englobant, enveloppant du souvenir tant la cadre qu'offre l'architecture à la vie de l'homme est prégnant. Au contraire, le contact avec les pratiques contemporaines explorant la notion d'espace a conduit l'architecture à faire un pas de côté et à reformuler son identité. On peut faire l'hypothèse que la vitalité actuelle de la discipline doit beaucoup à l'appropriation des problématique formulées d'abord par les artistes. Le nouveau rapport au confort est à cet égard révélateur.

   De libérateur dans la première partie du XXe siècle, le confort est devenu peu à peu, avec le développement de la société d'abondance, un écran empêchant d'appréhender le réel, un puissant anesthésiant interdisant d'éprouver autre chose qu'un choix restreint de sensations convenues. Devenue emblématique de notre époque, le face-à-face de l'écran et du canapé ne peut être considéré comme une victoire pour l'Humanité. Venue de la pratique de l'installation, la volonté de renouer avec l'épreuve de l'espace a fini par rejoindre pendant les années quatre-vingt-dix les préoccupations des architectes. Actuellement, on commence à envisager des applications concrètes de ces idées. Au Japon, des programmes expérimentaux sont en cours visant à produire des appartements d'un nouveau type pour les personnes âgées qui tendent à devenir un élément essentiel de la démographie de ce pays. On aménage des locaux sciemment difficiles à habiter : les poignées de porte sont placées aléatoirement plus haut ou plus bas que la norme, le sol est légèrement en pente, les murs ne se coupent pas à angle droit. Le but est de stimuler les capacités physiques et intellectuelles des seniors pour prolonger leur espérance de vie non-dépendante. Ainsi la pratique architecturale commune rejoint bien ce message essentiel de l'art contemporain : c'est à l'épreuve du monde que l'on gagne sa liberté.

 

21 Peter Gössel et Gabriele Leuthäuser, l'architecture au XXe siècle vol 2, Taschen, Köln, 2005, p. 566-567.

22 Nicolas de Oliveira, Nicolas Oxley et Michael Petry, Installations II, l'empire des sens, Thames & Hudson,

Paris, 2003, p. 56-57.

23 ibidem, p. 58-59.

24 Ibidem, p; 61.

25 Ibidem p. 42.

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