Amour de Bert Duponstoq

Publié le par Yan Chevallier

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Bert Duponstocq cultive le mauvais goût, aime le scandale et la blague lourde. Il présente des images tirées de la culture populaire qu'il met en ecène pour en exalter l'incongrutié.  A priori, rien de tout cela ici. Jésus ouvre les bras, Marie prie. Les yeux sont clos, les gestes apaisants. C'est l'Amour. Nous lisons confortablement cette image familière. Les personnages sont connus, les signes, les gestes sont balisés. Ce sont ceux de l'imagerie religieuse dite « sulpicienne », largement diffusée au XIXe par l'Eglise catholique mais dont l'origine se confond avec l'histoire de l'art.

   A bien y regarder cependant, le tableau frappe par sa technique relativement grossière et ses matériaux pauvres : de l'acrylique sur contreplaqué. C'est à l'évidence une oeuvre contemporaine qui ne cherche pas à cultiver le côté précieux associé à l'art, mais qui se place tout de même dans la filiation de la grande peinture.

   A y regarder de plus près encore, l'interprétation de l'image présentée pose problème. Le tableau exprime la tendresse ; il est pudique, un peu mièvre. Rien que de très normal, ce sont des qualités que l'on accorde volontiers à l'imagerie religieuse. Cependant, ce couple est dérangeant. Les gestes des deux personnages, associés sans difficultés par leurs vêtements et leurs attributs à Jésus et Marie, indiquent un rapport qui n'est pas celui de mère à fils mais plutôt un rapport de couple. Alors qui est cette femme que Jésus prend dans ses bras et qui montre son bonheur d'être contre sa poitrine ? Jésus avait-il une femme ? Vivait-il en couple ? Ces questions banales au fond, nous nous rendons alors compte qu'elles ont été occultées par toute la tradition. La seule femme associée à Jésus est sa mère : c'est elle qui devient la reine des cieux à ses côtés. C'est elle qui seule l'approche et le prend dans ses bras, quand il est bébé, ou alors après sa mort. Il y a bien cette Marie-Madeleine, ex-prostituée, qui a lavé les pieds de Jésus. Mais les Evangiles nous disent qu'après la résurrection, et alors qu'elle s'approchait de lui, Jésus lui aurait ordonné « Ne me touche pas ! ».

   C'est la question de la place du couple et de l'amour physique, de la tendresse dans l'histoire des images que nous parle en fait Bert duponstocq. L'histoire de l'art ne nous présente pas d'image de couple assumant sereinement le contact des corps. Rembrandt est peut-être le premier à la fin du XVIIe siècle à nous présenter des gestes de tendresse à l'intérieur du couple, dans sa fiancée juive. Le problème de l'absence du couple dans la tradition chrétienn, et notamment dans la vie de Jésus est un problème plusieurs fois abordé au tournant du millénaire. Dans les années 1980, Martin Scorcese, dans la dernière tentation du Christ avait déjà mis en scène la possibilité d'une vie de couple du Christ. Plus près de nous, le Da Vinci Code de Dan Brown reprend à son compte cette  hypothèse, en faisant de Marie-Madeleine la femme de Jésus. L'oeuvre de Bert Duponstocq s'inscrit finalement dans la même préoccupation. Dans notre monde sécularisé, l'image du couple est devenue omniprésente. Elle fait partie de la communication politique comme de la publicité. Elle est devenue une norme. Ce que pointe Duponstocq, c'est comme une béance, l'inexistence de gestes à la fois sensuels et respectueux de l'autre, c'est à dire des gestes de tendresse dans l'art, et notamment dans l'imagerie chrétienne. L'approche de l'autre sexe n'est pas simple dans notre société, notamment pour les adolescents. Travailler sur ce que notre culture nous a transmis à ce sujet n'est pas inutile.

   Par un léger décalage des signes, l'artiste se livre en fait à une remise en cause franche et réjouissante de la tradition; Et pour enfoncer le clou, il nous précise dans la documentation de l'oeuvre qu'il s'agit de Jésus et de Jean-Baptiste, ce qui ouvre à d'autres remises en cause encore plus transgressive et, partant, encore plus réjouissantes.

   « L'oeuvre de Bert Duponstocq donne au fond davantage à penser qu'à rire, à s'interroger qu'à goûter ou jouir : il se peut qu'elle force à comprendre que nous vivons certes dans un drôle de monde. Mais un monde pas rassurant. Un monde pas comme on croit ».


Amour de Duponstoq appartient à la collection du Frac Languedoc Roussillon

    Emmanuel Latreille, Bert Duponstocq et ses amis, 2004.

Publié dans art contemporain

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