Hubert Duprat : un parcours d'artiste 2

Publié le par Yan Chevallier

2. Les années '90.

 

   Après une respiration, un temps de réflexion marqué par la parution des premiers ouvrages analysant son oeuvre, Hubert Duprat rentre dans une décennie qui va voir l'approfondissement des thématiques mises en place dans les années '80. Les chantiers projets ne se succèdent plus par dérivation comme dans la décennie précédente mais par hybridation et recomposition permanente des idées, en opérant des réagencements croisés tout au long de la décennie, réagencements qui rendent quasi-impossible la mise en évidence d'une généalogie des oeuvres. Hubert Duprat n'avance ni par série, ni par « chantier » : chaque oeuvre met en jeu des concepts dont l'agencement leur est propre mais qui puisent dans un fond commun qui est assez stable et est, en fait, la marque propre de l'artiste. 

http://www.mamco.ch/artistes_fichiers/D/duprat/1422.jpg   En 1991, l'artiste reprend sa réflexion sur le volume avec deux pièces importantes. Coupé Cloué est un ensemble de troncs d'arbres sciés et intégralement recouverts de clous de tapissiers. La procédure inverse celle des marqueteries : le matériau naturel constitue l'âme de l'objet et l'objet trivial, le clou, vient s'enfoncer à sa surface. Il ne s'agit pas de marqueterie ici mais le clou s'incruste cependant dans la matière ligneuse. Enfin, la surface de l'arbre est profondément transformée dans sa texture, et l'enveloppe de clous nous renvoie aux fourreaux de trichoptères, la matière vivante de l'arbre étant protégée par une armure métallique.

   Dans le même temps, Hubert Duprat travaille à Cassé Collé, soit un énorme bloc de calcaire brisé à la barre à mine en une quinzaine de morceaux, morceaux qui sont ensuite ré agencés et recollés. La trace des cassures reste nettement visible. L'objet ainsi proposé dérive des fourreaux de trichoptères dans son caractère minéral et par la procédure du collage. On y retrouve aussi la marque des volumes de béton découpés en « tranches de cake », dans le sens ou c'est à une exploration virtuelle du centre de la matière que nous invite l'œuvre; Les cassures profondes dans le calcaire nous laissent entrevoir la possibilité que voir le centre de la pierre est possible.  De Cassé Collé vont dériver d'autres pièces. La procédure de cassage est reprise dans la série les bêtes (1992-1999) qui présente une série de silex travaillés à la manière des hommes de la préhistoire. Simplement, ces pièces affectent la forme d'ombres chinoises d'animaux telles qu'on peut les réaliser avec les mains. De même, de Coupé Cloué dérive A la fois la racine et le fruit ( 1997-1998) qui consiste en deux troncs d'arbres liés en vis à vis par les branches et minutieusement recouverts de minuscules plaques d'os rectangulaires maintenues en place par de petits clous dorés. L'effet est saisissant et l'objet créé nous laisse indécis entre l'animal et le végétal, entre l'art et la nature aussi.

   En 1994, avec Corail Costa Brava, Duprat renoue directement avec les larves de trichoptères et le problèmes du collage comme fondement de la matière. La pièce est composée de morceaux de corail rouge, matériau dur et précieux liés entre eux par des boulettes de mie de pain pressée. Le dur est retenu par le mou, le minéral naturel par le végétal transformé par l'homme. Trois ans après avec Nord, il reprend l'interrogation sur la matière, la surface et l'intérieur. Pour produire Nord, Hubert Duprat a utilisé un cœur de polystyrène pour fixer des plaques d'ambre de la Baltique les unes aux autres avec de la colle. A l'issue du collage, le cœur a été minutieusement et lentement retiré laissant une peau d'ambre translucide et extrêmement fragile définir un volume central vide, visible au travers des pierres mais inatteignable car dépourvu de voie d'accès. Une pièce au final à la fois ronde et ténue, semblable à la pierre mais quasiment transparente.

   A côté des ces expérimentations sur le volume, Hubert Duprat mène aussi une réflexion sur la surface, continuant à travailler sur les murs d'exposition. En 1992, avec sans titre (mur de plomb), Hubert Duprat fait cribler le mur d'exposition de plombs de chasse. Le mur comme surface est maintenu car le criblage par les plombs est homogène sur tout le mur. Dans le même temps, le mur devient un volume puisqu'on peut s'enfoncer en lui et une oeuvre en tant que telle. Entrelacs(1992-1994) joue sur un dispositif très similaire. Il s'agit ici de l'incrustation dans le mur d'un fil de laiton reprenant un tracé aléatoire, un gros gribouillis déterminé par l'artiste. Le mur accueille une oeuvre en incrustation dont la disposition obéit au hasard, comme dans le mur de plomb. Toujours sur le mur, Sans titre (fil et plomb) (1995-1998) reprend le procédé de la phylographie, qui consiste à créer un dessin en tendant des fils entre des pointes, techniques très dévalorisée de loisir créatif à la mode dans les années '70 et utilisée comme telle par Duprat. Cette origine triviale entre en tension avec le tracé créé par les fils qui lui reprend un motif de bouclier crétois. La superposition des fils et des clous renoie à la fois à Entrelacs et au mur de plomb.

Fusion des recherches de la décennie, la pièce le pire (1996-1998) est un tas de béton dans lequel sont incrustés des pierres colorées. La matière n'est pas issue d'un collage mais d'un enrobage des éléments à mi-distance de Nord et du collage et du mur de plomb et de l'incrustation.

Publié dans Hubert Duprat

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