Merde, provoc, liberté, art et beauté.

Publié le par Yan Chevallier

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Une oeuvre comme « merde d'artiste » de Piero Manzoni peut choquer profondément le spectateur, provoquer un rejet qui va s'étendre à toute la production contemporaine. Impossible de s'arrêter devant l'oeuvre, de l'examiner, d'en disséquer les éléments, l'agencement, la mise en espace. La boîte de conserve que nous voyons occulte l'oeuvre elle-même qui a entièrement disparu, n'est plus accessible à aucune perception. Il est clair au surplus que la contemplation des matières fécales de Manzoni vendues au prix de l'or n'apporterait rien de plus. Savoir nous suffit, même si l'oeuvre se doit d'exister réellement, ne pas être une pure proposition conceptuelle pour obtenir son plein effet. La question n'est pas d'offrir à la délectation du public une merde mais de savoir ce que veut dire un artiste qui dans les années 1960 propose d'élever sa merde au statut d'oeuvre d'art. Toute production d'artiste est-elle de l'art ? Quand Picasso griffonne trois traits sur une nappe au sortir d'un repas, est-ce de l'art ? S'il le fait sans y penser, sans intention, on peut récuser ce statut. Mais dans le cas de Manzoni, il y a intention de faire oeuvre. La merde est produite dans le but de la vendre à un public d'amateurs d'art. Est-ce pour signifier, comme Marcel Duchamp, que l'intention de l'artiste de faire oeuvre et l'acceptation par le spectateur que ce qu'il voit est bien de l'art, suffisent à fonder le statut artistique d'un objet ? Il semble que oui. En passant, Manzoni rêgle ses comptes avec une certaine vision de l'art, attachée à l'objet produit, à la production directe par l'artiste et au fait que l'oeuvre doit exprimer la vérité profonde de son créateur. Merde d'artiste est en effet tout cela mais ne saurait satisfaire ceux qui revendiquent ces critères de définition de l'oeuvre d'art. Voilà un objet qui piège les vieux grincheux et leur indique tout net la manière de penser de l'artiste. Peut-on y voir aussi, comme chez Duchamp encore, une provocation envers le monde de l'art ? « Et si on vous propose ça, l'accepterez-vous comme une oeuvre ? Assumerez-vous le fait de l'exposer comme telle ? ». Il semble encore une fois que oui. Les acheteurs des boites de merde d'artiste sont-ils donc des nigauds, des gogos à qui on fait gober n'importe quoi ? Qui  se ridiculisent en tombant dans le panneau tendu par l'artiste, espiègle boute-en-train ? Non. Acheter une merde d'artiste, c'est prendre acte que dans les années 1960, la liberté des artistes s'étend de plus en plus, et que cette liberté gagnée est une bonne nouvelle pour l'art et pour l'humanité.  Elle est la condition de la production future d'autres oeuvres plus émancipées, plus libérées des pesanteurs non-dites, parfois non-pensées de l'époque, partant plus riches de sens et d'enseignement ; des oeuvres permettant ce point de vue décalé sur notre époque qui seul nous permet de porter sur celle-ci un regard intelligent.  Merde d'artiste s'inscrit d'emblée dans l'histoire de l'art, elle se pose clairement comme un ouvroir (mais un ouvroir que l'on n'ouvre pas), elle est un jalon, un signe fort de l'émancipation de l'artiste et de l'Homme, et à ce titre, la posséder prend tout son sens.

   Un certain nombre des oeuvres transgressives produites ces quarante dernières années doivent s'entendre de cette manière. Aujourd'hui, tout ou presque peut être de l'art et cette formidable extension du champ de l'art est une des conditions de l'émergence des oeuvres nouvelles. C'est cette liberté, conquise  entre autres grâce à merde d'artiste, qui est une belle chose, une de ces choses qui permettent de respirer et de vivre pleinement.

Publié dans art contemporain

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