Peut-on classer Hubert Duprat ?

Publié le par Yan Chevallier

la postmodernité

 

   Franc-tireur, Hubert Duprat se place ouvertement en retrait par rapport au monde de l'art. Comme les autres artistes contemporains, bien sûr, il refuse de s'enfermer ou de se laisser enfermer dans des courants, école, groupe formalisé... Dans son cas cependant, on peine à trouver des proximités.

Peut-on circonscrire le travail d'Hubert Duprat dans un medium par delà la diversité de ses pratiques ? Même s'il utilise la photographie ou intervient sur des murs, le travail de Duprat ne s'éloigne jamais d'une interrogation sur l'espace ou sur la matière. En ce sens, on peut dire qu'il est fondamentalement un sculpteur.

   Entamant son oeuvre au début des années '80, Hubert Duprat baigne alors dans l'ambiance post-moderne qui caractérise l'époque. En est-il redevable ? Le souci qu'a Duprat d'interroger la condition de l'artiste, sa posture modeste, sa volonté aussi d'inscrire ses oeuvres dans une filiation directe avec des oeuvres du passé, le plus souvent  des XVIe, XVIIe ou XVIIIe siècles,  ressortissent bien de la pratique post-moderne. Pour autant, on ne peut se contenter de lui coller cette étiquette.

 

2. le minimalisme

 

   On a aussi pu rapprocher Duprat des artistes « minimalistes ». A vrai dire, peu  d'aspects de son oeuvre peuvent justifier ce rapprochement, comme le fait de déléguer la réalisation des pièces à des spécialistes, artisans, artistes, chercheurs, censés être plus compétents que l'artiste pour les question de réalisation. Quelques oeuvres très récentes, pouvant être décrites comme des tas (tas de pâte à modeler, tas de magnétite) apparaissent comme n'ayant pas subi de transformation et semblent valoir pour elles-même. Pour le reste, les objets que crée Duprat ne sont pas de simples « objets spécifiques » : Leur capacité à émerveiller survit au départ du spectateur ; hors de l'espace d'exposition, les oeuvres de Duprat restent des oeuvres d'art. Duprat « flirte » avec certains aspects de l'art minimal mais ne s'inscrit pas pleinement dans ce courant.

 

3. l'Arte Povera

 

   On établit aussi un lien avec l'arte povera. Là, le rapport semble plus pertinent, même si Duprat revendique dans une certaine mesure,  un caractère précieux pour les objets qu'il crée.  Comme les artistes de l'arte povera, Hubert Duprat a le souci de rétablir un contact direct avec les matériaux naturels ; il cherche aussi à favoriser l'échange entre des polarités énergétiques contrastées. Il s'éloigne du courant italien en ce qu'il n'a pas de préoccupation sociale ; par ailleurs, si son oeuvre fait référence à des micro-événements de la vie quotidienne, ceux-ci sont invariablement liés à l'expérience de l'émerveillement dans un environnement de type muséal ou scientifique. On pourrait pousser la comparaison entre les démarches de Duprat et de Giuseppe Pennone. Les deux artistes sont fascinés par la forme naturelle, notamment celle du tronc d'arbre, par les interactions entre le naturel et l'artifice, par les questions du moule, de la matrice, même si c'est par des chemins très différents. Le lien qui lie Duprat à l'arte povera nous semble fort.

 

4. le Land Art

 

   L'art minimal et l'arte povera rassemblés appellent la référence au land art. A priori, Hubert Duprat s'en éloigne par le fait même qu'il expose presque uniquement en intérieur. Mais à y regarder de près, les points de rencontre entre son oeuvre et celle des tenants du Land Art sont nombreux. Avec Smithson, il partage une capacité à enchanter et à rendre le mystère de la matière et de la forme  des matériaux. Avec Michael Heitzer, il exalte la simplicité et l'absolue nécessité du geste de creuser, d'évider. Avec Walter De Maria, il partage la volonté de faire partager la fascination que procure la mise en scène par la science des forces de la nature. Chez Duprat comme chez De Maria, il y a une volonté de traquer le mystère de l'espace et du temps  par un jeu d'incrustation et de creusement, par l'idée que l'on peut rendre compte par le biais de l'exposition des grands concepts permettant la saisie du réel. Des ponts pourraient aussi être établis avec la démarche de Richard Long. Sauf qu’Hubert Duprat ne s'attaque pas à la nature ou au globe terrestre dans sa globalité. Dans une pratique qui est très proche de celle des collectionneurs des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, Duprat se contente de prélever des parcelles du Grand Tout et de faire jouer ces éléments épars comme un substitut, un résumé du monde sensible recréé dans l'intimité du cabinet de curiosité. A cette échelle microcosmique, par sa volonté aussi de s'éloigner des grands centres de la vie artistique, Hubert Duprat est bien dans la mouvance du Land Art.

 

5. Rapprochement avec Etienne Martin

 

   On peut enfin rapprocher l'art d'Hubert Duprat de celui d'un artiste inclassable comme Etienne Martin. Sculpteur lui aussi, Etienne Martin travaille ce motif particulier qu'est la demeure. Une de ses plus célèbres créations est le manteau de 1962. Objet formé de morceaux liés entre eux, le manteau est un habitacle, une maison, une protection pour le corps vivant qu'elle enserre. Comme chez Duprat, l'objet, dans sa dimension artisanale, est mis en valeur. Le processus de fabrication est essentiel et est très apparent, intégrant la couture, la suture et la simple superposition des matériaux. Le manteau délimite un intérieur qu'il met en valeur, comme un réceptacle, une matrice, un fourreau permettant la préservation du corps, de la vie, comme les fourreaux de phryganes, comme une bonne partie de la production d'Hubert Duprat. Là ou les deux démarches se séparent c'est dans l'attention au corps de l'homme, que la pratique d'Hubert Duprat ne prend pas en compte. Ce qui compte pour Duprat, c'est la Nature, le Monde, mais pas tellement le  corps en tant que tel, en tous cas pas le corps de l'Homme, sinon dans un rapport de taille.

Publié dans Hubert Duprat

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