Breughel : la chute des corps

Publié le par Yan Chevallier

   En 1568, peu avant de disparaître, Pieter Bruegel peint deux tableaux qui jouent à la fois sur les mots et sur le corps. Le plus connu est celui que nous appelons habituellement la parabole des aveugles. Il représente six aveugles minutieusement représentés, sans doute d'après nature car on peut aujourd'hui identifier les différentes affections qui ont causé la cécité. Ces corps pétris de la matérialité la plus triviale sont affectés de maux qui ont trait en fait à la sphère spirituelle. Privés de la vue, ils ne peuvent appréhender le monde en tant qu'espace, sinon dans une immédiate proximité, par le corps justement. Privés du monde comme espace organisé, ils sont aussi dans la pensée religieuse gothique privés de cette expérience qui est sans doute celle qui permet le mieux de se figurer la divinité : la lumière, immatérielle, intangible mais si absolument manifeste.  « Si un aveugle guide un aveugle, tous les deux tomberont dans un trou » aurait dit le Christ aux pharisiens (Matthieu, 15). Privés de l'accès à Dieu, les aveugles le sont aussi de la raison. Ils ne peuvent se guider convenablement dans le monde et courent à leur perte. L'atrophie sensorielle et ce qu'elle a induit de faiblesse spirituelle rabat l'aveugle vers la corporéité, vers la pesanteur de la matière à laquelle il ne peut échapper. Et c'est cette pesanteur qu'illustre le tableau  de Brueghel en saisissant le moment de la chute dans un étang des six aveugles qui se suivent et se font confiance, se tenant « entre eux » comme les Dupondt dans la fusée spatiale se tenaient entre eux, et donc à rien, pour lutter contre l'apesanteur. Autre bêtise, autre lourdeur, mêmes effets. La toile de Brueghel nous montre l'instant de la chute et détaille le mouvement vers le sol. Comme dans un document de Muybridge ou de Marey, le peintre flamand décompose la chute en six postures inéluctables.  Nous sommes au moment où, en Italie, a lieu le débat sur la supériorité de la peinture ou de la sculpture. Un des arguments en faveur de l'image est sa capacité à rendre compte du passage du temps. Il semble que le travail de Brueghel fasse écho à ces réflexions.

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   Dans une toile peinte la même année, Brueghel reprend le même dispositif  et la même problématique, changeant seulement le point de vue. « le proverbe du dénicheur » illustre un proverbe flamand. « Celui qui sait ou est un nid le sait, celui qui va le chercher le possède ». Nous voyons au premier plan un personnage lourdaud, balourd qui montre le nid pendant qu'un autre, représenté dans un angle du tableau monte à l'arbre et s'empare du nid. L'insistance mise sur le premier personnage étonne et le regard revient vers lui, qui est figuré au centre de la scène et bizarrement proportionné. Une étude plus poussée du personnage montre que son torse et sa tête sont démesurément grands par rapport à ses jambes. Les pieds donnent la réponse à l'énigme. Le gros corps n'a pas perçu un cours d'eau, tout occupé qu'il est à montrer le nid, et il est entrain de tomber en avant. Là, le mouvement est rendu par le déséquilibre du corps, par l'anormal grossissement du tronc et de la tête qui emplit le premier plan du tableau. La même année donc Brueghel représente le corps qui chute, qui éprouve sa matérialité, sa pesanteur. Par retenue ou par plaisanterie, le peintre fait tomber ses victimes dans l'eau. A chaque fois, il relie cette chute à une cause spirituelle ou mentale, à la bêtise, à la lourdeur d'esprit qu'il associe à la lourdeur du corps.

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