compte rendu de l'exposition de Ghyslain Bertholon du FRAC Languedoc Roussillon

Publié le par Yan Chevallier

exposition une demie seconde d'éternité      fév-mars 2009

   Dans la première salle de l'exposition sont disposés douze vitraux reprenant des motifs télévisuels. Rapidement, nous reconnaissons Claire Chazal  ou Dora l'exploratrice. Les enfants reconnaissant une scène du feuilleton Totally spies. Certains sont déjà attirés par l'écran bien réel qui montre la fabrication des objets. Les Diachromes sont le fruit d'un protocole précis : GB demande à des artistes de lui donner une heure précise, heure à laquelle l'artiste va  capturer avec un appareil photo une image du flux journalier émis par la chaîne la plus regardée de chaque pays, TF1 pour la France. Une caméra filme ce processus pour le documenter. Puis, avec le cliché, GB fait réaliser un vitrail. Il se fait aider par sa femme, illustratrice pour enfants, pour les parties peintes des vitraux. Les vitraux sont montés dans des boites en bois évoquant le poste de télévision, impression renforcée encore par un éclairage interne.

   Pour l'exposition de Montpellier, GB a ajouté sous chaque  vitrail une lampe de bureau articulée sur la partie éclairée de laquelle est inscrite ce que nous devinons être la phrase prononcée au moment ou l'image a été captée. Ce dispositif nouveau (il n'était pas présent à la chartreuse de Meylan) vient sans doute plier à ce qui a été ressenti comme un manque par l'artiste : la présence de la parole, ici simplement sous la forme de texte. Ce texte, rétro-éclairé comme les vitraux, et de plus placé sur des lampes qui rappellent la forme de bulles de bande dessinée, contribuent à brouiller le message temporel donné par les vitraux : alors que les images fixent un instant précis, la fameuse demi seconde d'éternité qui donne son nom à l'exposition, les textes redonnent à la scène une épaisseur chronologique.

   Tout le dispositif de GB oscille en permanence entre l'arrêt et le mouvement, l'image fixée pour l'éternité et le flux incessant des images. Certes, l'exposition de ces écrans fixés, parfois sur des images quasi dépourvues de signification a une valeur morale ; quel est le sens, la valeur de l'énorme déversement d'images. TF1 émet 24h/24, à raison de 25 images par seconde, des émissions dont fort peu vont se fixer dans la mémoire des millions de spectateurs que draine la chaîne. A quoi bon ? Le thème de la vanité, vanité des images, vanité de l'importance que l'on accorde aux informations, de la célébrité (celle que nous montre GB est retombée dans un profond oubli) est un thème récurrent chez l'artiste. Mais de manière plus générale, c'est la réflexion sur le temps, temps qui passe, temps qu'on arrête, qui déjà s'amorce. GB propose un temps d'arrêt, de repos, de respiration, un temps pour regarder l'image, pour voir réfléchir à la particularité de chacune, les couleurs claires des séries d'amour, le caractéristiques des films d'action, de la publicité...

   Chaque Diachrome est, nous l'avons dit, placé sous le timbre d'un artiste. Alors que ceux-ci ont donné une heure à l'aveugle, on se prend à chercher d'absurdes correspondances. Ainsi, le vitrail « de » Roman Opalka (le choix de cet artiste pour un travail sur le temps n'est pas innocent) est le seul ou se voit un redoublement de l'image qui donne une impression de flou : le temps se montre. L'image décidée par Viallat est extraite d'une publicité et est quasi abstraite. Le personnage capté à l'heure choisie par Felice Varini ressemble à un mafioso. L'image placée sous l'invocation de Bertrand Lavier est sans doute celle ou l'importance de la peinture est la plus grande (mais là, ce n'est peut-être pas un hasard complet). Alors que GB nous invite à une contemplation de type religieux, alors qu'on a pu évoquer la lumière divine filtrée par les morceaux de verre colorés des églises, voici que notre esprit recommence à se divertir, à chercher des associations gratuites...

   Après cette première étape, nous entrons dans la seconde salle qui reprend et approfondit la réflexion engagée. L'exposition utilise la disposition en enfilade des pièces pour proposer une progression. D'une expérience triviale, concrète, nous passons à un propos plus abstrait, même s'il utilise la fiction pour se déployer. Nous contournons les miroirs découpés déposés au sol pour nous rapprocher du mur du fond ou nous attire une horloge ancienne à coucou repeinte en argenté. Sur l'objet, des rats naturalisés immobiles promènent sur la pièce un regard triomphal. Au pied de l'appareil dont les poids en forme de pomme de pin ont été exagérément tirés, jusqu'à encombrer l'espace de la salle, d'autres rats naturalisés montrent des traces de combats avec un oiseau. Certains ont des plumes dans la gueule. D'autres plumes gisent au sol, attestant la mort du coucou. L'oiseau, tiré de son perchoir par les rats, explorateurs curieux semblables à l'Homme, s'est débattu. Il a péri ; il n'en reste presque rien. Tout à leur instinct, les rats ont détruit le dispositif temporel. Le temps s'est arrêté avec l'arrêt de l'horloge, et les rats en ont immédiatement subi la résultante. Ils sont immobilisés dans les poses animées dans lesquelles ils ont été saisis ; ils sont morts, eux aussi, tout en gardant l'apparence de la vie. Le temps exploré s'est arrêté, expérience impossible à l'être vivant ; sauf au moment de mourir. Cette expérience, nous ne pouvons l'approcher que par le biais de la fable, de la mise en fiction, mais il est tout aussi certain que puisque nous réfléchissons au problème du temps, nous ne sommes pas morts. D'ailleurs, l'horloge du coucou continue à tourner, mue par un dispositif d'horloge universelle. Raccordé par satellite à un centre, en Allemagne qui renvoie un signal très précis, remettant l'horloge en permanence à l'heure exacte, le coucou sonne toutes les demi-heures. Ce dispositif technologique relie le problème du temps à celui du ciel, donc à la divinité, au monde spirituel.

 

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