Hubert Duprat : Massive Centrale

Publié le par Yan Chevallier

3. l'exposition « Massive centrale » à Vassivières.

 

   L'exposition rétrospective Massive centrale proposée pendant la deuxième moitié de l'année 2008 au Centre Internationale de l'Art et du Paysage de Vassivières (Limousin) me semble pouvoir être considéré comme un ensemble, et susceptible d'être étudié comme tel.

   Le site même de Vassivières paraît comme un reflet des thèmes et des préoccupations de l'artiste. Installé dans une zone naturelle préservée, le centre de Vassivières est voué à l'exploration des relations qu'entretiennent les oeuvres d'art avec l'environnement naturel. L'île artificielle qui abrite le centre d'art est aussi un espace voué à l'exposition d'œuvres en extérieur. Certains artistes exposés comme Andy Goldsworthy ou Giuseppe Pennone ont des thématiques qui peuvent se rapprocher de celles de Duprat. Pour le dire de manière courte, l'œuvre d'Hubert Duprat semble particulièrement à sa place en ce lieu. Si l'on creuse un peu, l'île qui abrite le centre d'art apparaît comme un espace naturel et pourtant elle est artificielle, résultant de la construction d'un barrage. On sait que cette tension entre le naturel et l'artificiel parcourt toute l'œuvre de Duprat. De plus, le lac a englouti une dizaine de hameaux, qui sont aujourd'hui proprement inaccessible autrement que par un effort mental de représentation, recouverts qu'ils sont par l'élément liquide. On a là à l'œuvre un gigantesque processus d'enrobage tel que l 'a plusieurs fois utilisé Hubert Duprat.

   Le titre même de l'exposition « massive centrale » fait jouer les concepts-clés de l'artiste. La référence au Massif Central pour qualifier le Limousin, terre de plateau plus que de montagne, renvoie au savoir scolaire, aux vieilles cartes géologiques des salles de classe, à un savoir un peu suranné qui s'intègre bien dans le parti-pris d'encyclopédisme amateur qu'affectionne Duprat. Ce thème s'oppose à la deuxième idée connotée par le titre, la « centrale massive », qui fait référence à la production d'électricité, donc au barrage et à sa vaste retenue d'eau. Les merveilles de la Nature, saisies dans un mode érudit, à l'ancienne, opposées à la technique moderne.

   Les huit oeuvres rassemblées sont toutes des créations nouvelles. Elles se répartissent par paires : deux « tas » (tas de pâte à modeler, tas de magnétite), deux cylindres (de pyrite et de calcite optique), deux faux plafonds (de plaques de mica et de bouts de PVC), enfin deux sculptures en volumes plus « traditionnelles » (le rhomboèdre et les churros). Les techniques de rendu de la matière sont aussi variées. Certaines pièces sont composées d'un seul matériau mis en forme soit à la main (la pâte à modeler) soit par moulage (les churros, dont la forme évoque une mise en forme artisanale); deux sont collées (le cylindre de calcite optique et le plafond de tubes de PVC) ou sertis (le plafond de mica dont les limites sont soulignées par un gros joint blanc). Le volume du rhomboèdre est le résultat d'un enrobage ou la matière du liant vient noyer les éléments de laiton. Seule la technique de l'incrustation est absente de l'exposition ; elle avait été abondamment utilisée dans les années '90. La nouveauté de l'exposition de Vassivières est que certaines pièces sont constituées d'éléments non liés par un matériau. Les éléments de pyrite disposés en cylindre sont empilés suivant une technique qui est celle des murs de pierre sèche. Les éléments tiennent simplement par leur poids. Le tas de magnétite, composé d'une très grande quantité de petits fuseaux de métal aimanté tient par la force d'attraction des éléments. Cette nouvelle procédure de l'artiste met en avant cette composante finalement fondamentale de la matière et que l'artiste n'avait pas traitée : le système physique des forces qui régissent l'univers. On peut reprendre l'analyse du tas de pâte à modeler sur cette base. Cette masse que l'on prend pour un liant, un matériau resté souple donc capable d'accepter des éléments étrangers, de les enrober, peut aussi être vu comme un ensemble de molécules elles-mêmes maintenues ensemble par les forces fondamentales.

Les oeuvres couvrent aussi tout l'éventail des formes que travaille habituellement Hubert Duprat. Les cylindres obturés de calcite et de pyrite font directement référence à l'œuvre matricielle des étuis de larves de trichoptères. En creusant bien, les Churros, dont les surfaces de la longueur ne sont pas traitées de la même façon que celles des tronçons, qui évoquent le moule à churros, renvoient aussi à cette même forme. De manière plus cachée, le tas de pâte à modeler n'est pas plein ; pour être allégé en vue de son transport, il a été bâti sur une âme de bois recouverte de béton cellulaire. Ce creux caché existe même si l'artiste n'a pas souhaité en faire un aspect visible de l'œuvre. Le rhomboèdre travaille sur le problème traditionnel de la surface et de son rapport au cœur de la matière, soit toujours sur cette figure de la matrice. Les deux plafonds, qui chacun occupent une pièce particulière font jouer les mêmes éléments, sauf qu'ils utilisent la capacité de la pièce, espace creux, à être traversée par le spectateur. Ces plafonds font jouer un autre matériau naturel qu’Hubert Duprat n'avait pas travaillé directement depuis la fin des années '80 : la lumière. On voit donc que l'exposition a permis un travail de tissage très serré de relations entre les oeuvres. Elle est pour elle-même une oeuvre d'Albert Duprat.

 

4. le rhomboèdre

 

Soit un volume de plâtre synthétique blanc dans lequel sont pris de manière relativement homogène de petites pièces en laiton en forme de cône. De grands pans de matière ont été découpés de manière à révéler l'existence de cette structure interne du volume. L'objet présenté affecte donc la forme d'un rhomboèdre irrégulier  dont les surfaces traitées avec une grande minutie sont absolument planes. Alors qu'on peut supposer que la résistance de l'enrobage de plâtre n'offrait pas la même résistance à l'abrasion que les objets en métal, le traitement subi ne présente pas de différences notables. Les belles parois lisses montrent ainsi toute la variété des tronçons que l'on peut pratiquer dans un cône. Comme d'habitude avec Hubert Duprat, la matière est traitée comme étant composée d'éléments rassemblés par un liant. Plus que dans une stratégie d'incrustation de collage ou de sertissage, nous sommes en présence ici d'une technique d'enrobage. Le fait de découper le volume permet de révéler son organisation interne et nous pouvons nous figurer ce qu'il en est du centre de la pièce qui nous reste inaccessible. La spécificité de cette oeuvre ne réside pas seulement dans l'utilisation de la découpe comme technique de révélation. La multiplicité des tronçons de cônes nous donne aussi une claire idée de ce volume que nous percevons sous toutes ses facettes et qu'il devient très facile d'appréhender spatialement. Par une unique action de découpe nous est révélée l'intériorité du volume de plâtre et celle de tous les cônes qui y sont insérés. Enfin, la vision sous toutes les facettes des petits cônes de laiton nous donne l'impression que ces derniers s'animent au cœur du volume qui pourtant les enserre. Comme une petite vie facétieuse au sein des pierres. Cette pièce qui montre un état très abouti de la réflexion artistique d'Hubert Duprat utilise de manière particulièrement brillante la technique cubiste d'analyse de l'espace.

 

5. le plafond de bulles

 

L'intervention d'Hubert Duprat dans le « phare », vaste tour creuse à éclairage sommital, attenante à l'espace d'exposition, est la pièce qui a sans doute le plus séduit le public et la critique. Duprat choisit de réaliser un plafond constitué de morceaux de tube de PVC de diamètres variés, collés les uns aux autres. Le procédé utilisé est traditionnel chez Duprat et peut être rattaché au travail inaugural sur les larves de trichoptères. L'utilisation du PVC, matériau  plastique considéré en construction comme antinomique avec l'idée de naturel, gris, grossier et sans aucun caractère positif, si ce n'est son prix modique et son caractère pratique, nous amène à chercher si ce caractère trivial n'est pas mis en tension avec autre chose. Il semble bien que c'est la lumière, qu'Hubert Duprat utilise de plus en plus comme matériau.  La surface interne courbe des tubes réfléchit la lumière qui tombe du sommet de la tour, créant un reflet que l'œil interprète comme l'irisation d'une bulle. L'utilisation de cette propriété insolite du PVC produit un résultat étonnant : le visiteur entrant dans le phare a l'impression d'être immergé dans un liquide gazeux, dans un verre de champagne à la surface saturée de bulles. L'intervention sur une simple surface produit un effet virtuel de matière à l'échelle du volume de la pièce. Entrant dans une pièce vide, nous avons rapidement l'impression d'être dans l'élément liquide. Par un travail sur la lumière, l'artiste modifie non plus une texture de surface mais celle d'un  volume et comme souvent dans ses pièces, il nous fait explorer en pensée le cœur de la matière en n'en travaillant que la surface.

Publié dans Hubert Duprat

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