Bernard Stiegler et la fabrique de l'amateur

Publié le par Yan Chevallier

expérience et fait esthétique

 

   Lors de l'entretien qu'il accorde à Bernadette Dufrène dans l'ouvrage consacré aux trente ans du centre Pompidou en 2007, le philosophe Bernard Stiegler, directeur de la DDC et de l'IRI, définit d'abord ce qu'est pour lui l'expérience esthétique.

   Celle-ci réside dans l'attente paradoxale d'un inattendu, attente qui suscite une attention, attention qui va permettre à cet inattendu d'advenir. Cette expérience permet l'individuation de l'artiste, de l'oeuvre et de l'amateur (le spectateur), et ce processus est rendu possible par le déploiement des trois « corps de l'art » : le corps physique et psychique, le corps technique et technologique, et enfin le corps socio-politique et socio-économique. Les oeuvres sont au final, la mise en relation et en tension de ces trois corps.

   Cette présentation du phénomène artistique permet de cerner quatre acteurs dans la relation artistique : l'artiste créateur et l'amateur-spectateur qui partagent le corps physique et psychique ; l'oeuvre qui est le corps technique, et aussi l'institution, le corps social, qui est chargé du  « soin » et permet la mise en relation  de l'artiste, de l'oeuvre et de l'amateur. Cet acteur institutionnel n'est souvent pas assez mis en évidence. Par le choix des thématiques d'exposition, par le choix des oeuvres et de leur agencement, l'institution participe (ou devrait participer) à la production du sens au même titre que les autres acteurs.

 

Médiation 2.0

 

   Dans le même entretien, Bernard Stiegler pointe une crise de la manière dont sont traités les spectateurs par les institutions muséales actuelles pour qui la seule réalité est celle de l'audience. Les nouveaux objets communiquants comme internet peuvent être les outils d'une nouvelle qualité de soin accordé par l'institution au spectateur, avec l'ambition de l'élever au rang d'amateur. Pour que ce dernier puisse cultiver son attention par la fréquentation assidue des oeuvres, il doit asseoir son désir sur une capacité critique, une aptitude à formuler un jugement et à faire preuve de goût. Pour Bernard Stiegler, c'est dans l'affrontement des jugements, dans la « joute » au sein de cercles d'amateurs que se crée et se renforce cette capacité critique qui fait l'amateur.

   Les dispositifs collaboratifs d'internet, ce qu'on appelle communément le « web 2.0 », sont pour Stiegler les lieux privilégiés de cette confrontation.  Plusieurs outils peuvent être utilisés pour mettre en oeuvre ces idées. Les blogs ont une approche participative mais de manière asymétrique. Le responsable dépose un texte, une thèse ; les autres, les « amateurs » peuvent réagir mais de manière subordonnée, et sans influer sur le texte de base. Les sites de réseaux sociaux (MySpace ou Facebook), ne sont pas substantiellement différents sous des dehors plus égalitaires : ce sont en fait des bouquets de blogs liés par affinités. Ils permettent peut être plus aisément de constituer ces « cercles d'amateurs » qu'évoque Bernard Stiegler. Un troisième outil, le wiki (le plus connu est l'encyclopédie en ligne Wikipédia) permet un type de travail réellement collectif. Toutes les personnes intéressées par une oeuvre, un thème, un enjeu, peuvent travailler ensemble à l'élaboration d'un texte. Le but n'étant pas forcément le consensus, il faut prévoir une procédure permettant de produire plusieurs synthèses, et au besoin de lister les points de désaccord, soit la présence d'un médiateur critique. Cet outil suppose des amateurs déjà motivés.

   Leur articulation à la pratique d'exposition d'un lieu comme un FRAC ou un centre d'art doit être possible.

 

Médiation et régie

 

   La médiation « traditionnelle » peut-elle être aussi questionnée dans le cadre des réflexions de Bernard Stiegler ? Dans sa modalité la plus commune, le médiateur essaie par le dialogue de guider et en même temps de rassurer le spectateur sur ses capacité à percevoir l'oeuvre et à agencer les éléments perçus pour produire du sens. Cette méthode montre vite des limites dans la mesure ou la démarche de l'artiste ou le processus de création ou de fabrication de l'oeuvre peuvent ne pas être perceptibles par le spectateur même le plus attentionné. Dans la création d'une culture, un apport d'information est souvent nécessaire.

   Ce n'est pas tout ; la mise en lumière (on peut presque dire « en fiction ») des problèmes de régie et d'exposition permet le plus souvent de faire « jouer » pleinement l'oeuvre, d'en montrer les enjeux. Ainsi, pour évoquer one and three chairs de Joseph Kosuth, il est intéressant de rappeler que Kosuth exprima son désaccord avec la manière dont la pièce était exposée par le centre Pompidou. En effet, celui-ci exposait toujours les trois objets (chaise, photographie et texte) livrés par l'artiste alors que ce dernier, dans le protocole livré avec l'oeuvre, demandait que la chaise soit photographiée dans chaque lieu d'exposition et que le texte soit toujours proposé dans la langue du pays ou il était exposé. De même, évoquer les actes de vandalismes commis par Pinoncelli à l'encontre de Fountain de Marcel Duchamp, et leurs suites, les choix de restauration effectués par le musée, permettent aisément d'évoquer les enjeux de cette oeuvre emblématique. Ainsi, le travail de médiation doit sans doute être à l'écoute de l'artiste mais aussi de la régie.

 

   Par ce détour, nous retrouvons l'idée que l'art est un réalité à quatre variables : l'oeuvre, l'artiste, le spectateur et l'institution.

(écrit en janvier 2009)

          Centre Pompidou, trente ans d'histoire : [1977 - 2007] / [conception, coord., direction de l'ouvrage Bernadette Dufrêne]. - Paris : Ed. du Centre Pompidou, 2007, pp. 398-401

Publié dans art contemporain

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article